Alain Cadet raconte….

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La dure vie des écoliers lillois pendant la première Guerre mondiale

L’Occupation de Lille, du 12 septembre 1914 au 17 octobre 1918, a été une épreuve terrible pour les
enfants des écoles. Certains ont été emportés par des épidémies ou des carences alimentaires.
Les survivants n’auront jamais pu oublier cette époque barbare.

Cette photographie prise à la rentrée scolaire 1918, à l’école Sophie-Germain, résume les quatre années de souffrance que viennent de traverser les enfants lillois. Sur un tableau noir, la maîtresse a écrit : « Les Boches ont voulu détruire nos intelligences, nos vies, ils ont enlevé nos sœurs et bien des mères… Gloire immortelle, affectueuse et reconnaissante à la courageuse et loyale Belgique ». Ces enfants, privés de tout, n’ont dû leur survie qu’à l’aide alimentaire des comités étrangers : les Etats-Unis, la Hollande et la Belgique.

L’Occupation de la ville va provoquer la pénurie alimentaire. Elle s’accentuera au fil des mois, de 1914 à 1918. La prise en main brutale du secteur agricole par l’armée allemande, peu qualifiée pour les travaux des champs, va provoquer une chute des récoltes vivrières dans les zones occupées. En matière d’alimentation, les besoins de l’armée occupante passent en priorité. La population est oubliée.

En 1915, la ration moyenne
d’un lillois est de 1800 calories par jour alors que, pour être en bonne santé, 2200 calories lui seraient nécessaires. En 1918, on est même descendu jusqu’à 1500 calories. Les restrictions sur la farine, la viande, la pomme de terre, le beurre, sont drastiques.

En 1916, on peut espérer obtenir 200 g de farine par semaine et par personne si on a de quoi les payer. Sur 150 000 Lillois, seuls 35 000 possèdent des ressources suffisantes pour vivre. Le charbon du chauffage, le tissu des vêtements, le cuir des chaussures sont introuvables. Un œuf qui valait 10 centimes en 1914 vaut 2,25 francs en 1918. Le kilo de jambon passe de 4 Fr. à 60 Fr. en quatre ans Le marché noir s’organise dans la ville. Malgré la mise en place de cuisines populaires, les lillois sont sous-alimentés. Seule, l’action des comités empêchera les enfants de mourir de faim. Pour tirer le meilleur parti de cette aide, des cours de cuisine et de boulangerie sont dispensés dans les écoles lilloises pour les plus grandes élèves ainsi que pour leurs mamans. Les enseignants lillois, sous l’autorité du Recteur Georges Lyon, vont tout faire pour permettre à leurs élèves de pouvoir, malgré tout, suivre l’école. Ce Recteur occupe une place particulière dans la connaissance que nous avons aujourd’hui de cette période d’occupation. Mêlant le récit des faits marquants qu’il a vécu, ses réflexions et analyses, les documents et textes d’époque il a écrit ses « Souvenirs de Guerre », une mine pour les historiens d’aujourd’hui. En 1920, il va demander aux élèves et aux enseignants de répondre à un questionnaire et de rédiger un récit des évènements qui les ont le plus marqués. L’exercice proposé aux élèves était le suivant :

« Dites, avec simplicité et sincérité ce que vous vous rappelez de la guerre et faites le récit de l’épisode le plus dramatique dont vous avez été, soit l’acteur, soit le témoin » Tous ces documents, consignés dans de grands cartons, sont la mémoire de l’Ecole pendant la guerre. On y découvre des histoires parfois anecdotiques, parfois terribles : sœurs enlevées, frères réquisitionnés pour un « travail forcé » sur le Front, exactions en tous genres. Après quatre ans d’Occupation beaucoup d’élèves avaient survécu, mais on lisait dans leurs yeux le souvenir de cette période effrayante. Les petits Lillois de cette époque devaient mesurer dix centimètre de moins que la génération précédente et que celle qui les a suivis.

Alain Cadet

Pour en savoir plus : Lille Occupée par Alain Cadet :