Alain Cadet raconte….

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Arthur Vanabelle, qui a réinventé la ligne Maginot et qui faisait de l’Art brut sans le savoir

Arthur Vanabelle est né en 1922. Le 2 décembre prochain, il aurait eu tout juste cent ans. Aussi haut en couleurs que les œuvres avec lesquelles il avait décoré sa ferme, Arthur était connu de tous les habitants du canton de Bailleul. Mais sa renommée allait bien au-delà ! Pas un Lillois ne pouvait ignorer où se trouvait sa « Ferme aux Avions » que l’on aperçoit depuis l’autoroute qui va de Lille à la Côte. Arthur était aussi une célébrité internationale de l’Art brut, au plus grand étonnement du principal intéressé.

Pour aller voir Arthur il fallait emprunter un chemin étroit et boueux. Au bout d’une impasse, barrée par le gros trait de l’autoroute, on avait atteint la fin du monde : 50°41’55.44, Nord et 2°48’26.99″, Est, qui définissait la Ménegatte, une ancienne casemate de la ligne Maginot. Arthur avait chipé l’appellation pour désigner la vieille ferme où il aura passé toute sa vie. Quand on avait de la chance, on le voyait apparaître, encadré de ses deux chiens et, si on était vraiment très chanceux, il était de bonne humeur et acceptait de vous parler.
« Je suis allé à l’école à Steenwerck. A douze ans et demi, j’ai eu le certificat d’études…facilement ! Après, je suis devenu cultivateur et j’ai fait ce métier toute ma vie. Je n’ai jamais fait mon service militaire. En 1940, j’étais trop jeune et, en 1945, j’étais trop vieux !

Arthur pouvait accueillir chaleureusement ses visiteurs.
Avec son tank, Arthur est bien défendu


Pourtant j’ai vu la guerre :
les troupes anglaises qui remontaient sur Dunkerque, la débâcle et les troupes allemandes qui sont venues ensuite. Il n’y avait pas besoin d’aller bien loin : tout le monde passait devant la ferme !», glissait-il, en guise d’autobiographie. Les raisons de son investissement dans le domaine de l’Art sont mystérieuses… à commencer pour l’intéressé. « J’étais toute la journée dans mon champ, d’abord avec un cheval, puis un tracteur Renault », confiait-il. « Dans les années qui ont suivi 1945, on trouvait un tas d’objets divers dans les champs, dans les chemins et ailleurs. J’en ai fait un tas qui est devenu de plus en plus gros. Vers les années 1960, j’ai commencé à souder tout cela et à en faire des avions, des tanks et des canons. J’ai pratiquement tout assemblé et tout imaginé seul ! Ne me demandez pas pourquoi ! Je n’en sais rien ! » A force d’accumuler ses tanks, ses canons et ses avions, tout autour de la maison et même sur le toit, sa ferme est devenue une sorte de place forte, bien plus impressionnante que la Ménegatte, du temps de la ligne Maginot. Les Lillois, depuis l’autoroute, pouvaient voir que la ferme d’Arthur était bien gardée et aucun d’entre eux ne s’est jamais avisé de s’aventurer jusque-là. Mais les journalistes, toujours intrépides, étaient nombreux à tenter leur chance : « Il vient des journalistes de partout », rigolait Arthur. « Même la télévision japonaise est venue me voir, le musée aussi ! Il paraît que je fais de l’Art… de « l’Art brut », à ce qu’ils disent ».

La vie d’Arthur… après sa mort

Arthur Vanabelle nous a quittés au début du mois de septembre 2014. Il avait 91 ans. L’évènement a été salué comme il se doit, dans la presse et à la télévision. Au tout début des années 2010, Arthur était encore la coqueluche des médias. On le voyait partout… dans les pages des journaux et même dans des émissions-cultes de la télévision. Au plan local, sa « Ferme aux Avions », visible depuis l’autoroute, lui assurait une grande notoriété dans le canton de Bailleul et les environs. Aujourd’hui, l’image d’Arthur s’est un peu estompée mais n’a pas totalement disparu.


Quelques années avant sa disparition, Arthur Vanabelle, désormais très âgé, avait dû se résoudre à quitter sa ferme de la Ménegatte, où il vivait depuis 1922. Il avait rejoint une maison de retraite. Sans leur créateur, les œuvres de la « Ferme aux Avions » avaient tendance à se dégrader. Une association s’est constituée et a essayé de lancer une souscription afin de racheter la ferme et de la maintenir en l’état. Elle voulait en faire un lieu de visite pour les amateurs de l’Art brut. Jamais, elle n’a pu réunir les fonds nécessaires. C’est un particulier qui, finalement, a racheté le bien. Il était entendu sur l’acte de vente que le musée voisin de Steenwerck pourrait venir récupérer les œuvres. Les plus lourdes sont restées sur les toits ou dans la cour. Arthur ne connaissait ni l’usage du boulon ni celui de la soudure. Tous les éléments disparates de ses sculptures improbables tenaient ensemble avec des pointes, des clous et les fils de fer qui servent à maintenir les ballots de paille.

L’œuvre d’Arthur était très fragile. Avec le temps, la plupart des avions du toit ont dû être descendus pour des raisons de sécurité. Il n’en reste qu’un seul que le nouveau propriétaire fait rafistoler et repeindre régulièrement par un ami intrépide. Quant aux canons et au tank de la cour, il s’en charge personnellement. Au musée, c’est, Bernard Vanlaten, un bénévole, qui est chargé de la restauration des œuvres d’Arthur. Comme lui, Bernard a toujours eu la manie de stocker les vieux objets et de leur redonner une nouvelle jeunesse. Il comprend bien la démarche du sculpteur-agriculteur et voisin. Il sait aussi tout faire avec ses mains. Il était l’homme de la situation. À force de travail, beaucoup des œuvres d’Arthur ont retrouvé tout leur lustre. Ce n’était pas toujours évident. Les épouvantails, qu’Arthur appelait ses « Tirailleurs sénégalais », ont une ceinture fabriquée à partir de sacs d’emballage plastique tressés. C’est un matériau qui se désagrège très rapidement. Bernard se creuse la tête afin de retrouver une matière d’un effet identique, mais plus stable dans la durée.

Prochainement, un nouvel espace sera créé dans l’enceinte du « musée de la Vie rurale ». Il sera entièrement consacré à Arthur. Les visiteurs pourront y venir voir son travail, découvrir ou redécouvrir l’œuvre d’Arthur Vanabelle qui faisait de l’Art brut sans le savoir. En passant devant sa ferme beaucoup de ceux qui l’ont connu… et même les autres, auront peut-être une petite pensée pour le disparu. Certains iront aussi sur la Toile consulter les articles et les vidéos qui lui sont consacrés. Avec de la chance, il est même possible que le musée d’Art moderne de Villeneuve-d’Ascq, qui, en 2010, s’était intéressé à l’Œuvre, au point de commander une maquette de la ferme du temps de sa splendeur, expose quelques une de ses œuvres à titre provisoire… voire définitif. Ce serait la première fois qu’Arthur rentrerait dans le musée. De son vivant, il n’avait jamais répondu à ses invitations… à cause de ses genoux qui, disait-il, « lui faisaient mal ».

Alain Cadet