Chroniques du Vieux-Lille

80

Les incertitudes de la Basse-Deûle

MA DEÛLE ?
Qu’est-ce qu’elle a ma Deûle ? Elle ne te revient pas ?
Trop basse ?
Occultée ? Bétonnée, tronçonnée, couverte d’espaces disparates, bagnolisée, orpheline d’une rue à son nom ?

Joutes

Ces temps derniers, elle a fait couler seulement de l’encre, et beaucoup de salive. Pourtant, pas de quoi remplir l’aléatoire et au final abandonné cours d’eau, canal, miroir …que présentaient les scénarios 2, 3 et 4 de la consultation organisée au printemps par la mairie de Lille. Les consultés ont choisi le 1, le parc, à 25 millions d’ euros, le moins cher. Il a reçu 27 % des voix quand les projets 3 et 4 de remise en eau partielle ou totale cumulés recueillait 52 %… En mai, nul ne fait forcément ce qui lui plaît tandis que la planète et Lille s’acheminent vers des étés torrides.
À la baille, à la fraîcheur, à la clim, aux brumisateurs, les Lillos, ! Et à l’action écologique, citoyenne, durable !
Combien ici se souviennent de la promesse de Pierre Mauroy dit Gros Quinquin qui a désormais un géant à son effigie bonhomme : la Deûle serait un jour à nouveau « baignable ». ? Bien sûr il ne pensait pas à la Basse-Deûle, comblée des années 1930 à 1960, hélas, hélas ! Et on s’impatiente :
à ce train de sénateur, c’est pas demain ni même après-demain qu’on étalera nos serviettes de bain, et qu’on enfilera nos maillots en sirotant des mojitos bien chargés et glacés devant l’actuel palais de justice au devenir aussi incertain. Et les gamins qui, narguant l’interdiction préfectorale, sautent régulièrement de la passerelle Ory dans le canal à grand gabarit ne sont pas prêts à changer de plongeoir pour s’élancer du Pont-Neuf débarrassé de sa rampe d’accès bitumée, occultante et voiturière.
C’est bien sympa, bien intentionné tout ça, mais le nerf du vert comme celui de la guerre, c’est la thune, alors on en est où des financements ? Quelle ligne de budget à la mairie pour la réalisation du parc ? Et, vu le partage des compétences (remise en eau pour la MEL), (espaces de nature, mobilier urbain et éclairage public pour la ville), le projet le moins coûteux l’ est-il vraiment pour les finances de la ville ?
Faisons fi de ces demains si frustrants, si décevants, rêvons un instant, remontons le temps ! Elle en a vu de toutes les couleurs, la Basse-Deûle, canalisée et prolongée jusqu’à la place Louise de Bettignies sur ordre du magistrat en 1700.


Elle n’a jamais été bleue ou verte que sur les lithographies de Pourchez : des joutes nautiques près du Pont-Neuf qui montrent les réjouissances pour la naissance du Dauphin en 1729 . À découvrir toutes activités cessantes au fonds iconographique de la bibliothèque municipale. On déversait toutes les cochonneries que produit la ville : des cadavres lors des épidémies de pestes (par manque de temps et d’espace pour les enterrer) aux rejets des tanneries dont les cuves occupaient une partie de L’Îlot Comtesse. Passons sur les déjections humaines et celles des troupeaux qui venaient s’abreuver devant la Halle aux blés, aux étoffes et aux sucres (le nom qui s’est imposé) importés avant de périr sous le couteau des tueurs, les chevillards aux abattoirs voisins. Souventes fois, elle puait, salement, de la gueule, la Deûle. Et le choléra s’y sentait comme un poisson dans l’eau.
Le cours de l’histoire et celui de la Basse-Deûle faillit s’inverser en 2011 avec le lancement du Plan Bleu. Il prévoyait, devant l’IAE, la remise en eau d’une partie de la Basse-Deûle qui rejoindrait le canal à grand gabarit en longeant les remparts et relierait à terme Lille au réseau fluvial nord-européen. Le projet de l’équipe Eiffage fut retenu, faute de financement le Plan Bleu but la tasse. Depuis l’annonce de la consultation début 2022, une bataille a fait rage. Visites et contre-visites de l’avenue du Peuple-Belge, mobilisation de la RLA, l’association pour la Renaissance du Lille Ancien, du club Gagnant, un club à mission composé d’entreprises impliquées, entre autres, dans la reconquête de l’eau dans la métropole lilloise…


Volée d’articles dans la Voix du Nord, souvent sous la plume experte et bienveillante du journaliste Frédéric Lecluyse, journaux de la téloche, échanges au quotidien avec les voisins, la Basse-Deûle a délié les langues et enflammé les claviers. On vit même des tentes abritant des panneaux d’informations aux infographies comportant d’étranges bateaux dont nul ne connaissait ni le tonnage, ni le mode de propulsion ni la destination. Emme, chroniqueur irrévérencieux, roi autoproclamé de la rue d’Angleterre et guide occasionnel du Vieux-Lille a enregistré de nombreuses réactions : scepticisme des uns sur ce qu’ils considèrent comme une opération de communication, indignation pour d’autres, inquiétude des arbolâtres (les sectateurs du total végétal), enthousiasme pour un retour à l’étymologie, Lille, insula, et vannes sur les promoteurs.
Ils ont déjà gagné, construit devant l’IAE et sablé le champagne, du liquide, toujours du liquide agrémenté de bulles calibrées. La ville est aussi un champ d’intérêts opposés et forcement d’affrontements, Lille en sait quelque chose. Il y a là matière à remplir un nouveau livre de chroniques.Le pire dans une disparition c’est l’effacement du mot. Et elle a tellement disparu :
plus de rue à son nom !
Ouverte en 1924 comme rue du duc de Bordeaux, dénommée rue de la Deûle en 1838, elle est devenue rue Alphonse Colas, peintre d’histoire consensuellement religieux du 19ème. Elle reliait la place du Concert au Grand Rivage, l’autre appellation de la rivière paresseuse née à Carency, aux confins de l’Artois.


Aujourd’hui la Basse-Deûle semble avoir perdu la partie. Mais le parc, choisi pour des raisons écolo-financières, à la surprise de certains, n’aurait rien d’irréversible. Sous le remblai s’activent les génies Nanitos du sculpteur Jean-François Fourtou et que vante la nouvelle saison culturelle Utopia. Ces petits personnages se déplacent sous terre à la vitesse de l’éclair. Invisibles, ils creusent, ils creusent, profondément, sans cesse et en silence sous la férule du Maxitos, ce géant faussement débonnaire à tête de potiron qui cache un méga ordinateur et des capteurs nouvelle génération ultra sensibles. Il campe sur l’Îlot Comtesse à côté du canal Saint-Pierre visible sous le caillebotis longeant le musée. Doté de bras bioniques, armé d’une pelle magique à l’efficacité de dix bulldozers, il donnera le coup final du déblaiement. Il gèrera la ventilation de l’eau, la chasse aux moustiques et dissipera toutes les inquiétudes que soulèvent les projets novateurs et audacieux.
Devant l’IAE affleurent toujours les anciens quais en pierre blanche de Lezennes. Le passé montre la voie (d’eau) au futur.


« Continuons le combat !», un cri guerrier poussé par Jean-Ysengrin Blaireau, grand mamamouchi d’une puissante association de sauvegarde patrimoniale dirigée d’une main de fer, un slogan aux accents délicieusement insoumis.
Elle mérite qu’on se mouille :
élus de tous les bords, de toutes les couleurs, MEL, mairie, département, région, Europe, et surtout assos et quidams…
A la Basse-Deûle, citoyens, si haute dans nos coeurs ! Agir local, penser global, rêver (et jouir) sans entrave !
Parole de soixante-huitard !
Tous ensemble ! Tous ensemble ! Et elle aura fière allure, elle fera un clin d’oeil à Bruges, à Courtrai, à Gand, à Tournai et aussi à Douai …Plus belle, toujours rebelle même canalisée, elle en aura de la gueule, notre Deûle !

Michel L’Oustalot