Le prix littéraire a été attribué à Nicolas Daquin

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Le texte de Nicolas Daquin

Moi, Lille

Tiens, je me suis levé ce matin, j’avais l’beffroi tout embrumé, mon pavé, qui battait fort, était luisant et huileux, y’a pas à dire une bonne petite pluie ça me décrasserait les artères, mes artères à moi, mon centre-ville et mes ruelles, elles sont un poil pollué, alors une petite pluie ce matin ça me ferait du bien, comme une impression de toilette, mais pour vraiment me décrasser il en faudrait des trombes et des trombes, déjà que j’ai une image grise et pluvieuse ça serait l’pompon, d’ailleurs à propos de pompon, je me verrais bien marin moi, ou une île au milieu de la mer du nord, et pis tiens, me balader un peu plus haut, tutoyer l’Antarctique, me prendre un grand bain de fraicheur avec mon pote Jef…. Ranger les cailloux au Groenland, mais j’imagine déjà les commentaires « Lille c’est fait la belle, perdu dans le grand nord ses pommes de terre frites surgelés, son petit quinquin en esquimau » Bah j’laisserais causer, tous ces clichés qui circulent sur moi, j’ai l’habitude. Aujourd’hui je me sens d’humeur campagnarde, vous m’direz, pour une ville c’est un peu bizarre, je frisonne de tous mes arbres, hé, il m’en reste encore quelques-uns et j’ai de beaux espaces verts qui me courent le long du corps, mais je suis une ville, une ville c’est pas drôle tous les jours, toutes ces bagnoles qui vous roulent dessus, ces piétons qui vous piétinent, ces tuyaux d’échappement, ces pigeons qui vous… bref. Mais quand même, ma ville est belle, j’ai un faible pour le tramway, celui que je traine sur mon grand boulevard qui va de Moi jusqu’à Tourcoing, Roubaix et tous mes p’tits frangins Wasquehal Croix etc., ça me fait des guiliguilis les rails sur mon dos, en tout cas, le tram, crois moi, c’est bien mieux que le métro où quand j’ai un trop plein de voyageurs ça me pèse sur l’estomac, pour éviter l’arrêt cardiaque, exploser de l’intérieur, je dis, stop ! Tout l’monde descend, un grand bol d’air, je me déplace en trottinette ou encore mieux je marche à pied, je découvre la marche à pied, j’ai la tête dans les nuages, faut que j’fasse gaffe à ne pas me cogner à mon beffroi (encore lui ), ne pas oublier de faire une grande enjambée au-dessus de la Deûle, et j’évite de la regarder de trop près, car si je vois quelques cadavres ça gâcherait ma petite balade bucolique, sur l’esplanade je n’éviterais pas la fête foraine, j’suis un peu snob, aussi, je rêve, maintenant d’Amérique du Sud et d’Eldorado, d’un coup j’ai trois mille ans, je me pavane, je me Havane, sur l’avenue qui mène à la gare, je déploie tout un imaginaire importé du Mexique, Frida Calo Chez les ch’timis ça vous pose une ville et mi chu fin bénache d’arborer toutes ces bielles couleurs. Je me sens tout de briques et de broc, j’ai des grands jardins qui me poussent dans la tête, jardin Vauban, le bois de Boulogne c’est ma tête et mes cheveux ,si parfois je suis décoiffé c’est que je chante à tue-tête, même que ça défrise mes grands boulevards, ma rue Nationale, vous savez, la grande, la principale ,celle qui a des grands magasins, des bistrots, une cathédrale, un palais Rameau, celle qui grouille, s’agite et consomme le samedi après -midi, tout près de la rue de la soif et qui se bagu’naude ou qui s’ennuie le dimanche, tout ça j’en ferais bien un couplet, une chanson, plutôt, pas un roman, moi les mots me viennent quand ça leurs chantent, et un roman c’est un peu long ou alors pondre un jolie texte, trois pages, pas plus, pour vous conter un peu ma journée, ma vie de ville, moi Lille capitale des Flandres, mais appelez-moi Lille, en toute simplicité, je suis sympa, toujours à taille humaine même si je me métropole un peu plus chaque jours. Venez donc me visiter, je ne suis pas ‘drôle’ comme on dit ici, je suis de sortie et j’ai plein de choses à vous montrer, a vous faire découvrir, d’abord mon ciel bien dégagé avec quelque fois de gros nuages qui me font comme des tatouages sur le front, des milliers de yeux, comme des phares de bagnoles, qui clignotent et qui palpitent sur ma grand ‘place, juste au milieu de mon visage, dans mon ventre ça bouillonne et ça ballonne, j’ai parfois du mal à me déplacer, un trop plein de stress qui encombre mes artères, ça bouchonne, ça klaxonne, un déferlement de cliquetis, de ferrailles qui s’entrechoquent, me rappelle que suis vivant et bien vivant. Le soir tombe déjà, j’ai les quinquets qui s’allument peu à peu, ce n’est pas le grand soir mais j’ai toujours de l’espoir, de l’espoir et de la bière, je pisse, ‘je me mouche dans les étoiles’, bientôt c’est l’été, j’ai déjà la braderie qui me gratte, en septembre j’en aurais partout, une démangeaison de braderies, de brocantes, des moules et pis des frites, des frites et pis des moules, j’en aurais plein les guiboles, je me serais débarrassé d’un tas de salop’ries, gagné le bibelot le plus nul de la terre ou ramené la trouvaille du siècle.

Voilà je vous ai raconté ma journée, parlé un peu de moi sans chichis sans manières mais non sans sincérité, maint ’nant s’cusez moi, je vais boire le dernier verre dans mon bistrot préféré, j’vous dit pas lequel, je ne veux pas faire de jaloux, mais, là, à l’instant où j’vous écris il fait très doux et les gens m’apprécient, ils sont heureux de vivre chez moi, avec moi, à l’intérieur de moi, moi Lille.

Le prix Alexandre Desrousseaux a été créé en 2017 par des Lillois, amoureux de leur ville, de son histoire et de ses habitants.

A l’année prochaine pour une nouvelle édition aussi brillante que cette année.

Ce prix est organisé par Les Mardis d’Ailleurs “découvreurs de talents” et la Gazette de Lille.
Avec le soutien de la Mairie de quartier de Lille Centre, Les éditions Lumières de Lille, La Librairie La Procure, les éditions Les Lumières de Lille, l’association Toudis Simons, le restaurant Le Djurdjura et le cabaret spectacle Le Petrouchka.


Vous souvenez-vous ?

Ce matin-là, l’air était frais mais le ciel lumineux, un chat blanc sommeillait, tapis derrière le rideau défraîchi du café «le Petit Tonneau»
Un passant me souriait.
-bonne route Monsieur.

Le chat s’appelait Molière, il me scrutait d’un regard intéressé, pourtant, c’était la première fois que je franchissais la porte de chez Ali.
En décembre 2017, la lecture du texte de notre première lauréate, Claudine Valmont Laclare, avait aiguisé ma curiosité.
Deux ans plus tard, le Petit Tonneau du 13 de la rue Saint André a baissé ses volets, je ne verrai plus le gros chat blanc ni monsieur Ali. Depuis 1973, la vie dans ce café s’écoulait au rythme de la vieille machine à café, des thés à la menthe et des parties de belote.
Le bâtiment va être entièrement restauré, c’est ce qu’ annonce une grande bâche suspendue au deuxième étage. Appartements de luxe, boutique de mode, nous verrons bien. C’était un temps où le vieux Lille tombait en ruine. On parlait de tout raser, comme Saint Sauveur, c’était l’ère de gloire pour les architectes «Corbusiens». Une tache dans la ville où seuls les pauvres acceptaient encore d’y vivre, souvent sans eau ni électricité, sans loyer non plus, ça compensait, et je connais beaucoup d’étudiants des années 60 qui en ont largement profité. En 2019, tout est beau, chic et rénové mais hors de prix, inaccessible pour la plupart des Lillois. Ali n’avait peut être plus vraiment sa place dans la rue Saint André, mais il était l’une de ses toutes dernières mémoires vivantes. Je me souviendrai longtemps de lui, de son accueil si chaleureux, même si je n’étais pas pour lui un client très rentable.

Jihem

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