L’école Ozanam 50 rue Gabriel

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Je me suis toujours demandé combien de jeunes adolescents depuis 1911  ont  un jour franchi le porche de cette grande bâtisse austère du 50 de la rue St Gabriel, comme ça m’est arrivé un lundi de septembre 1958.
Un très savant conseiller d’éducation avait, en dix minutes de tests, décidé de mon avenir : sur ma fiche scolaire, en lettres rouge: métier manuel, dessin industriel. Ma mère, confiante dans les décisions des savants, m’avait inscrit à l’école Ozanam ; mon père, peu concerné, avait suivi. Seul, au milieu d’autres jeunes garçons, ma valise à la main j’attendais. Un prêtre très distingué nous souhaita la bienvenue , un autre, bedonnant, hurla nos noms et prénoms: » …Quatrièmes, l’escalier, dernier étage à droite, en silence. Vos noms sur les lits, dix minutes pour ranger vos affaires et faire votre lit… » Moi qui n’avais jamais fait mon lit, j’étais bien empoté.

Les lieux :

– les bâtiments

Quand on franchissait le porche le lundi matin, on se retrouvait tout de suite dans une grande cour un peu triste. En face, sur la droite le préau, les toilettes à la turque puis le garage à vélo, mobylettes et motos pour les plus âgés. Sur la gauche, la loge de l’économe, « homme à tout faire » avec le concierge, le bureau du directeur que nous ne voyions jamais, le bâtiment des petits sixièmes, cinquièmes, le réfectoire, la chapelle, le grand escalier qui montait aux classes du premier et le dortoir tout en haut,  puis le fantomatique nouveau bâtiment que je n’ai jamais vu terminé (en attente de dons des parents effectués sous forme de briques, une brique égale tant d’argent ). Au fond, les ateliers très froids en hiver, étouffants en été, le terrain de sport (une ou deux cordes à nœud accrochées dans un gros arbre), le petit bois et la voie de chemin de fer qui nous séparait du monde libre.

 

– le dortoir :

Un immense espace pour les quatrièmes, troisièmes  et secondes. En entrant, la loge du surveillant de nuit (Papa Schultz), un lit, une armoire et ceci se répétant à perte de vue, au fond deux wc et deux rangées de bacs en aluminium, c’était notre salle de bain.

– le réfectoire :

Des tables de dix, avec chacune deux pots d’eau, deux bouteilles de bière de Mons. Bien sûr les premiers se gavaient, il ne restait aux autres  que le pain et bien des bagarres à la sortie. Alors, intelligemment, le surveillant de cantine nous faisait tourner d’une place à chaque repas, ce qui n’a pas changé grand-chose. Ce n’était pas de la haute gastronomie, surtout le vendredi soir : soupe, épinards, œufs durs et portion de fromage fondu. Mais le meilleur repas de l’année, c’était le jour de la Saint Eloi ( le seul jour de l’année où nous avions des frites); le matin,  bizutage des nouveaux, à midi, le festin, inutile de vous dire qu’à la grand-messe de quinze heures, c’était sieste, sieste et re-sieste.

– la chapelle

Le soir, le matin, le mercredi à onze heures, il était fortement conseillé de communier. Djo la Bedaine avait l’œil et notait le nom des païens sur son petit carnet: pas de communion, une heure de colle le samedi. Notre ferveur religieuse s’en trouvait accrue, plus ou moins sincèrement. J’avais remarqué que les répétitions de la chorale avaient lieu le mardi soir pendant l’interminable étude, mais mes faibles dons musicaux m’ont vite renvoyé à mes devoirs du soir ; j’ai essayé la JEC (Jeunesse Etudiante Chrétienne) mais j’ai vite abandonné aussi.

– les ateliers

Il y avait la forge, une bonne planque en hiver, mais sans tenir compte de mon souhait, on m’a d’office mis à l’atelier d’ajustage, devant un étau, une boîte de limes, un pied à coulisses, un palmer et deux plaques de métal rouillé pour réaliser en deux mois un verrou. En juin, l’air désespéré de mon professeur me fit comprendre, mais je le savais déjà : Qu’est-ce que je faisais là ? Toujours prêt à rendre service, le samedi matin, je m’inscrivais au service de nettoyage et remplissage des poêles pour le lundi matin. Sans faire de zèle, je maîtrisais le temps de la corvée, pour éviter l’atelier et les ongles noircis qu’il entraînait.

–  Les professeurs

Comme partout, j’ai eu quelques bons professeurs : L’abbé Declercq, professeur de français qui nous commentait horrifié la révolution chinoise mais qui nous passionnait avec le récit de sa courte guerre à Dunkerque en 1940, surtout avec le trésor qu’il avait enfoui vers Loon Plage: de lourdes caisses de matériel de vision qu’il se promettait d’aller déterrer lors d’un voyage de classe. Monsieur Rombaud, notre cher professeur de mathématiques, gentil comme tout, père de six enfants, et qui nous faisait pitié soufflant comme un bœuf sur son vieux vélo. DJO la Bedaine, le professeur de religion, mais en même temps préfet des études, me terrorisait, il me suivait partout. Il faut dire que je n’étais pas un ange, loin s’en faut, ma timidité avait vite disparu ; une seule fois j’ai vu un peu d’humanité à mon égard dans son regard : sur ma fiche de bibliothèque, j’avais coché tous les livres avec le mot « spiritualité »dans le titre, j’avais confondu avec « spirituel », je pensais m’amuser un peu ; il s’est vite rendu compte de mon erreur et pour la peine, pensant que je m’étais moqué de lui, il me mit trois heures de colle.

Le sport 

Limité à sa plus simple expression à l’école, mais de temps en temps Les Bains Lillois. Imaginez : de la rue St Gabriel au boulevard de la Liberté à pied, par groupe de trois ou quatre, un moment de bonheur, mais le malin Djo avait chronométré le temps de route moyen, et arpentait les rues de Lille sur son vélo. Quand nous quittions l’école, il notait sur notre fiche l’heure de départ et Papa Schultz y inscrivait notre heure d’arrivée à la piscine, idem pour le retour, pas facile de s’arrêter pour boire un chocolat ou faire le détour par les vitrines de la place des Reignaux (comme les vitrines actuelles d’Amsterdam).

J’avais étudié la question, j’avais réussi, du moins je le pensais, l’imitation parfaite de  l’écriture de Papa Schultz ; confiant, je m’étais offert une séance de  cinéma et j’étais allé voir Babette s’en va-t’en guerre de Christian-Jaque ; j’étais dans les temps sauf que Djo la Bedaine m’attendait à la sortie. Un trimestre collé, le bagne! Au bout d’un mois, ma mère avait réussi à amadouer le directeur ; mes parents venaient me chercher après la messe de onze heures, nous allions au restaurant puis chez des amis pour être de retour au pensionnat avant le repas du soir.

Tant d’années après, tout compte fait, il me reste tout de même de bons souvenirs. Celui des bons copains que j’ai revus parfois, des fils d’ouvriers, de petits entrepreneurs, de grandes familles du nord, des filatures, du sucre,  des travaux publics. Il n’y a qu’une seule chose qui n’est jamais passée: le fait de séparer les élèves selon leur orientation, en blouses grises et blouses blanches, avec interdiction de franchir la ligne rouge tracée dans la cour et de se fréquenter. Quelle humiliation pour les blouses grises dont je faisais partie !!

Après avoir écrit ces mots, l’envie me vient d’aller aux prochaines portes ouvertes.

 

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