La Basse-Deûle, qui était le sang du Vieux-Lille, vit la navigation interdite par l’Occupant lors de la Première guerre mondiale, puis endura l’assèchement. Adieux fêtes, baignades et joutes des aquarelles de Pourchez sur une eau bleu-vert rêvée, adieux réunions des classes sociales dans notre bonne ville de Lille. Des années trente jusqu’aux années soixante-dix, le modeste cours d’eau né à Carency dans le Pas-de-Calais était devenu un cloaque : flaques, débris, ordures ménagères. Il offrit aux enfants, ludique compensation, un terrain de jeux raccord avec la décrépitude qui gagnait le Vieux-Lille. Larmes amères de la Grosse-Madeleine qui pleura dignement en silence et assista au triste triomphe du tout-bagnole.
La manufacture des tabacs mitoyenne voisine pétait de vie et parfumait le quartier. Elle employait 500 femmes et 350 hommes, autant d’âmes à sauver par la fréquentation du dôme, autant de consommateurs pour les bougnats, les troquets familiaux, lieux de socialité et d’apport pécuniaire. Eux aussi partis dans les oubliettes municipales. L’entreprise monopole d’État rendit le dernier souffle en l’an de grâce 1973 suivie de la fermeture des abattoirs et la démolition du Pont Maudit, haut lieu de suicides. Les galères arrivent parfois en cascade, même sur un canal à faible pente. Le Pont-Neuf construit en 1703 pour relier le Nouveau-Quartier créé par Vauban et l’église Saint-André à la Madeleine fut détruit en 1964 …et les remparts, orgueil de l’architecte de Louis XIV, arasés.
Nouvelles stations du calvaire : la désaffection en raison de l’insalubrité partagée avec moult édifices du quartier, dont l’Hospice Comtesse qui échappa de peu à la destruction, puis la désacralisation en 1969.
La sculpture de l’artiste indien Gupta asséna un coup de grâce. Jean Pattou avait peint une aquarelle incendiaire, l’eau et le feu : une horrifique langue trifide, amas de casseroles, seaux et poêles s’échappait des trois chapelles. Une noria de camions-bennes n’en finissait pas de vider ce maelstrom de métal.
Emme avait écrit : «Elle dégorge, elle dégueule sa ferblanterie, ce n’est plus une église, un sanctuaire, un refuge. Elle a cédé la place à une monstrueuse quincaillerie, un tonneau des Danaïdes à l’envers qu’on n’arrive plus à vider… La Grosse-Madeleine a muté en une ventouse monstrueuse , une verrue gigantesque qui purule le métal…»
Passage du temps. Le regard sur les oeuvres, comme sur les lieux, évolue. La force de la création prend le pas sur le ressenti, les oeuvres créent des polémiques, enflamment les passions et se sécularisent. Enlevez un boulon à la Tour Eiffel ou une vitre à la pyramide du Louvre ! De l’extrême droite marinade à l’extrême gauche poutinesque, des quartiers en souffrance aux campagnes abandonnées, des voyous dealers de came aux présidents dealers de promesses, tout le pays avec ou sans bijoux, avec ou sans bracelets, tout le monde, sous le regard amusé des bobos, descend dans la rue !
Que faire, comme disait le camarade Lénine, et paix à son improbable sépulture, que faire ?
Ce lieu devenu profane, à l’entretien onéreux et à la fréquentation chiche, dans la perspective de l’ouverture du nouveau tribunal, deviendrait un nouvel havre avant et après l’affrontement avec les rigueurs de la dura lex sed lex ! S’ouvriraient en même temps une halte dans le lien vert entre le bois de Boulogne et les gares et un hébergement d’urgence pour les femmes malmenées dont le département détient, précédé par le Pas-de-Calais et suivi par la Réunion, un triste record.
Alors le Vieux-Lille prêt pour un nouveau départ, solide comme un pont où coulerait la Deûle ressuscitée d’entre les goudrons ? Voilà un miracle que pourrait accomplir notre Marie-Madeleine, ici et maintenant devenue reine, dans le quartier très catholique et néanmoins métissé, en délicatesse avec le désir et le sexe, qui pourtant, a construit conque vulvaire et phalliques clochers et reste un lieu de prostitution. Amen ! Inch Allah ! Shalom !
Michel L’OUSTALOT

