Chronique du Vieux-Lille

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La rue des Vieux-Murs : nouvelle rue de l’art

DECREPITUDE

Dans les années 60-70, elle faisait bien triste figure la rue des Vieux-Murs, le nom semblait avoir été inventé pour sa décrépitude. Et son prolongement, la rue au Péterinck qui jadis hébergeait des notables, ne s’avérait guère plus reluisant.  Façades au bord de l’écroulement, rez-de-chaussée  des prostiputes, bâtisses en voie d’effondrement épaulées par de maousses étais, ces ruelles aux allures de coupe-gorge allaient, sans doute aucun, connaître le sort de leurs sœurs prolétaires de Saint-Sauveur : démolition, disparition, précipitation dans les oubliettes de la mémoire. Pourtant la vie s’y accrochait : squats, ateliers d’artistes occupés par des étudiants de l’Ecole des Beaux-Arts sise à l’angle de la rue de la Monnaie et de la rue Colas, vieux,  prolos et artisans luttant avec l’aide du Canard du Vieux-Lillecontre des proprios rats coupeurs d’eau et d’électricité.

L’action de l’association, La Renaissance du Lille Ancien et la conversion – quoique tardive – de Gros Quinquin* à Saint-Patrimoine contribuèrent à sauver le Vieux-Lille, du moins à limiter les abandons, les démolitions et les effacements.

GLORIEUX AINES
à deux pas, au n° 61, un hôtel particulier du XVIIIe dans la vénérable et cossue rue de la Monnaie baptisait un collectif d’artistes qui prit le nom …d’Atelier de la Monnaie. Comme tout mouvement qui émerge, c’est une constante dans l’art, ses membres s’insurgeaient contre l’académisme, les enseignements figés de l’Ecole. Avec Les Olivier, les Frezin, les Dutour, les Valois, les Brisy, les Parsy, la belle Lyse Oudoire disparue trop tôt se levait un zéphyr de liberté. Autour du groupe gravitaient des électrons libres : Nahi, Ben Bella, Dodeigne et consorts. De grandes gueules, des carrures, des originaux, des inventifs, des drilles très joyeux battaient le pavé, hantaient les cafés, câlinaient les copines et bossaient infatigables en touche-à-tout déjantés et inspirés, bousculeurs de tabous. Leur devise : boire, rire, chanter, ils l’appliquaient à la lettre, sérieux comme le plaisir. L’objet de leur association loi 1901 «La chasse aux papillons, accessoirement la défense des peintres nécessiteux » exprimait bien leur goût de la provocation. Leur plus grand exploit en décembre 70 : ils investirent le Palais des Beaux-Arts de Lille pour une l’expo  NORD 70 complètement délirante : les sculptures de Niki de SAINT-PHALLE côtoyaient tuyau d’arrosage et une croix gammée rose. La musique était de la partie : une formation de free jazz Au Péterinck résonnait de ses cuivres, de ses cordes et de ses bois. Raoul  de Godewarswelde et ses Capenoules venaient pousser leurs goualantes.Le temps a passé «Certains sont morts, d’autres vivants, on n’a pas tous les mêmes cartes», comme chante Louis Aragon mais les artistes ne meurent-presque- jamais.

RENOUVEAU

Foin des nostalgies ! Un vent de renouveau souffle sur les Vieux-Murs et le Péterinck  De nos jours, peintres, sculpteurs, décorateurs, bijoutiers, restaurateurs, fins épiciers, merveilleux créateurs de saveurs occupent les maisons rénovées transformées en ateliers, en galeries d’art et en cuisines. Les  loyers coûtent un bras et les flux de visiteurs ne sont
pas suffisamment dirigés  mais cette assez jeune garde s’accroche, se creuse les méninges, refuse de devenir une danseuse, tire des plans sur la rue transformée en comète …

Un îlot de beauté piétonnier au cœur de la première enceinte de la ville lacustre, à un jet de gouache de Notre Dame de la Treille qu’il dessert par la Cour de l’eau et les Trois mollettes, voilà qui mérite qu’on y dérive et qu’on y jette l’ancre. 

Les ours Frankenstein couturés de Jacky, objets transitionnels rafistolés, captent le regard : chacun ne porte-t-il pas cachées ou apparentes ses blessures et ses cicatrices ? Les trios aériens des sculptures de Bénédicte, les perspectives fouillées des toits aux gris-bleus froids de Bernard, les affiches-placards provocatrices de feu Alain B. le sérigraphe, les bois compacts, sculptés et sensuels de Christophe et tutti quanti régalent l’œil et interrogent les visiteurs. La rue ouvre grand ses fenêtres sur le rêve : une estrade permanente à l’angle de la Place aux Oignons devant l’arche murée inciterait à la récitation, accueillerait les déclamations des guides, les rencontres de musiciens venus faire le bœuf. Une forêt aérienne de parapluies pour Eldorado, la prochaine édition de LILLE 3000, rappellerait la forêt suspendue de Lille 2004, des dimanches animés matin et après-midi créeraient un ancrage ludique et festif. Au temps des cerises, naturellement, s’imposerait un raccordement avec la braderie des rues Saint-André et de la Monnaie. Arts plastiques, arts de la table, arts de la rue, belles convergences, savoureuses complémentarités, généreuses créativités, la rue de l’Art, venelle* inventive, veine palpitante, pulse un sang neuf. Le cœur du Vieux-Lille y bat plus vite, plus fort, plus irradiant,  fidèle à la devise des glorieux aînés «Mieux vaut l’art que jamais !». 


Michel L’OUSTALOT

Canard du Vieux-Lille : parution de l’Atelier Populaire d’Urbanisme défendant les locataires et proposant des projets alternatifs.

Gros Quinquin : surnom de Pierre Mauroy, ancien maire de Lille.

Danseuse : femme entretenue.

Objet transitionnel : sur lequel se reporte l’affection.

Venelle : petite rue.