Jean-René Lecerf

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Sénateur et Conseiller municipal de Lille

Bonjour Monsieur Lecerf, merci d’avoir accepté cette interview. J’avais envie de vous rencontrer car vous donnez l’image d’un élu politique libre qui assume ses opinions personnelles.
Merci, voilà une interview qui commence bien !

J’espère que ça va continuer ; j’ai quand même quelques questions impertinentes. Vous avez enseigné  pendant 20 ans le droit public à la faculté de Lille. Vous avez une expérience politique variée et importante : Maire de Marcq en Barœul, vice- président de la communauté urbaine de Lille, 1er vice- président du Conseil Général du Nord, Secrétaire national de l’UMP chargé de la justice en 2004.

Quels sont vos mandats actuels ?
Je suis sénateur depuis 2001 et conseiller municipal de Lille depuis l’élection de 2014 où j’étais à la tête de la liste UMP-UDI.

La connaissance de vos votes et de vos rapports montre que vous êtes un sénateur très actif et un peu rebelle ?
Un sénateur participe à l’élaboration de la loi. S’il bosse, s’il s’investit, il peut convaincre ses collègues malgré la discipline de groupe et imposer son opinion au gouvernement. Ce n’est pas être rebelle, c’est défendre ses convictions. J’ai été, en effet, rapporteur de nombreuses lois notamment sur l’administration pénitentiaire et l’univers carcéral. J’ai réussi parfois à faire bouger les lignes. J’ai aussi voté la réforme pénale de Christiane Taubira en 2014 car le texte était la suite de la loi pénitentiaire votée avec une majorité de droite.

Vous avez été le seul de droite ?
Oui, mais cela s’est fait de manière originale. Comme, j’étais le seul UMP présent dans l’hémicycle à ce moment,  mon groupe m’a permis d’exposer deux explications de vote : celle du groupe qui ne voterait pas la loi et ma position favorable à la même loi.

Vous êtes très impliqué sur les questions pénitentiaires ?
Oui, le Sénat a deux missions essentielles : la représentation des collectivités territoriales et la défense des libertés et de la dignité humaine. Mes nombreuses visites de prisons, l’écoute des personnels pénitentiaires et des détenus, l’observation des pratiques dans les autres pays, les condamnations de l’Union Européenne montrent la triste situation de notre univers carcéral. Ce constat dépasse les clivages politiques ; j’ai eu, en particulier, la chance d’avoir toujours bénéficié du soutien précieux et amical de Robert Badinter.

En novembre 2014, vous avez remis avec Mme Benbassa, sénatrice Europe écologie, spécialiste des sciences religieuses, un rapport contre les discriminations. Les critiques ont été rudes.
Oui, mais il faut assumer. Les tragiques évènements de Charlie ont, d’ailleurs, atténué ces critiques. Le rapport, en particulier, préconisait l’enseignement du fait religieux à l’école.

Dans une proposition, vous étiez aussi favorable à conférer une base légale aux carrés musulmans ou juifs dans les cimetières ?
Il y a deux conceptions de la laïcité : une étroite, on ne parle de religion nulle part. Une, ouverte et sûre d’elle qui permet à chacun de vivre sa religion. Je suis favorable à ce que le défunt et sa famille puissent avoir une inhumation conforme à leur culte.

Vous êtes aussi favorable à expérimenter la remise d’un récépissé lors d’un contrôle d’identité.
Oui, le récépissé ne sera pas la panacée au « contrôle au faciès » mais permettrait de mieux mesurer ce phénomène.

Revenons au Sénat ; en tant que gaulliste, êtes-vous favorable à sa fusion avec le Conseil économique et social comme le souhaitait le Général de Gaulle en 1969 et comme le propose maintenant le Président de l’Assemblée Nationale ?
Je vous précise d’abord que je n’avais pas l’âge légal pour voter en 1969. Ensuite, les pays démocratiques ont deux assemblées dont les membres sont élus de manière différente. Le Sénat représente les territoires. Les discussions au Sénat se nouent dans une écoute, un partenariat, un respect qui sont un élément essentiel dans l’élaboration de la loi. Enfin, l’on pourrait pousser le raisonnement à l’extrême : depuis l’inversion du calendrier voulue par Jospin, l’Assemblée Nationale, élue juste après les présidentielles, est du même bord que le Président. Elle vote donc toutes les lois du gouvernement ; elle n’aurait plus donc un rôle essentiel et pourrait disparaître ! Je suis donc opposé à cette proposition. Le Sénat a  un rôle majeur dans la défense des libertés et l’Assemblée, notamment depuis la révision constitutionnelle de 2008, a un rôle important si elle le veut.

Donc, tout va très bien ?
Non bien sûr, tout est perfectible ! Je le répète, la révision de 2008 est une avancée qui a permis le rééquilibrage des pouvoirs entre exécutif et législatif. Le véritable problème est celui de l’absentéisme des élus ; j’ai voté la loi sur le non cumul. Un maire d’une ville d’une certaine importance n’a pas la possibilité de participer réellement aux travaux parlementaires aussi souvent qu’il le souhaiterait.

Ne pensez-vous pas que le Sénat souffre d’une image compassée, de luxe ?
Le Palais du Luxembourg où l’on siège abrite  un patrimoine artistique exceptionnel qui appartient à la Nation. Effectivement, il y a un décalage entre le faste de la salle des conférences où se passent parfois des interviews et la vie réelle. Mais conserver et entretenir les bâtiments nationaux est préférable à leur abandon.

Est-ce que le Sénat explique bien son utilité ? On pourrait imaginer un document annuel, simple, accessible au citoyen « normal » sur l’apport des travaux du Sénat.
L’idée est bonne ; vous auriez dû vous engager en politique ! Un effort d’information est sans doute nécessaire

L’indépendance de votre caractère a-t-elle eu parfois des conséquences ?
Bien sûr ; à la dernière élection sénatoriale de 2011, non investi par l’UMP, j’ai néanmoins été élu à la tête d’une liste de rassemblement humaniste droite/centre.

Vous étiez opposé à la « ligne Buisson » de Nicolas Sarkozy ?
J’ai été en désaccord sur la politique sécuritaire et sur une droitisation en fin de mandat.

Vous êtes plutôt favorable à Juppé ?
Oui, j’ai voté Bruno Lemaire et je suis favorable au rapprochement entre Fillon et Juppé. Alain Juppé a deux atouts ; son succès indéniable à Bordeaux et son âge. Ne voulant faire qu’un seul mandat, il pourra s’attaquer aux vrais réformes.

Votre engagement à Lille

Dans la campagne municipale de Lille en 2014, vous aviez avancé une proposition audacieuse : la fusion des neuf communes limitrophes avec la ville de Lille.
Oui, les critiques ont fusé de tout bord ! Pourtant, quand on se déplace, on passe d’une commune à l’autre sans s’en rendre compte pour regagner parfois la commune initiale. Les socialistes ont bien consolidé leur fief électoral en associant à Lille les communes d’Hellemmes et de Lomme. Aujourd’hui, hors Paris,  Lille se situe à la dixième place des villes françaises alors que la Communauté Urbaine est à la deuxième après Lyon.

Quand on compare le nombre de conseillers municipaux de Lyon et celui de ces neuf communes lilloises, plus du double pour le Nord, on comprend ces réactions ?
La question du nombre d’élus qui s’accroit est un  problème. Le vote direct au suffrage proportionnel des élus siégeant à la Métropole de Lille fera bouger les lignes. Je rappelle aussi le projet de Nicolas Sarkozy qui divisait par deux les conseillers départementaux et régionaux. J’avais voté cette réforme courageuse des conseillers territoriaux, aussitôt supprimée par les socialistes.

Depuis un an, vous êtes conseiller municipal d’opposition. Que pensez-vous des séances du Conseils Municipal ouvertes au public ?
C’est tellement long que ça devient inaudible ; on pourrait réduire  le temps de plus de la moitié et éviter ces répétitions dans la surenchère de la satisfaction. De plus, la Maire coupe le micro et ne permet pas à l’opposition de répondre à ses provocations. C’est une conduite archaïque de la démocratie locale.

Je dois avouer que le public, présent en nombre très limité, est surpris des apartés de nombreux conseillers.
Que voulez-vous, l’ennui est tel ! la Maire de Lille devrait nous réunir pour réfléchir à rendre plus intéressant ce Conseil ; il suffit de lire la presse le lendemain pour se rendre compte du manque d’intérêt porté à cet exercice.

Quelle est votre réaction quand M Darmanin, le nouveau maire de Tourcoing, souhaite voir M Leprêtre prendre la tête de la prochaine campagne électorale à Lille ?
J’en avais déjà parlé à Sébastien Leprêtre, l’actuel Maire de La Madeleine ; ma mission est de préparer une nouvelle génération d’élus. Le dernier grand vainqueur de ma famille politique à Lille a été le Professeur Minne, le grand- père de Leprêtre. En 1947… Mais  il y a d’autres candidat(e)s possibles aussi bien dans ma liste que dans la société civile et  dans le milieu entrepreneurial.

Vous êtes candidat aux élections départementales ?
Oui, je suis candidat ; si la droite l’emporte, je serai candidat à la Présidence du département et bien sûr, en cas d’élection à ce poste, je quitterai mon mandat de sénateur.

Est-il facile de faire une campagne électorale quand les compétences du Conseil Départemental ne sont pas encore connues et que son existence  est même remise en cause ?
C’est incroyable ! La loi ne devrait être votée qu’en Juillet. Les nombreux changements d’avis du Pouvoir actuel ne facilitent pas un programme.

Quel est votre avis sur l’évolution du département ?
La création des grandes régions implique le maintien des départements avec ses compétences sociales, les collèges, l’aménagement du territoire, l’aide aux communes. Vraiment, le plus simple était de conserver les régions actuelles et de faire vivre la réforme des conseillers territoriaux qui fusionnait les mandats régionaux et départementaux.

La parité est quand même un progrès ?
Cette volonté acharnée du binôme y compris pour les remplaçants n’est pas viable à terme ; deux représentants par canton même agrandi ! Cependant, cette réforme présente un intérêt dans l’obligation pour chaque parti de trouver pour le Nord 41 femmes disponibles qui pourront, ensuite, s’engager dans d’autres mandats. Il n’y aura alors plus besoin de contrainte pour faire la parité.

Pourquoi n’a-t-on pas adopté un scrutin de liste comme pour les municipales, les régionales, les européennes ? Quand on constate le taux d’abstention des dernières élections cantonales à Lille de 65 %, l’idée du canton parait obsolète. Qui connait les limites de son canton ?
Je suis favorable au vote pour une personne. Le scrutin de liste groupé coupe tout lien avec le citoyen électeur et donne un pouvoir démesuré au Parti. L’abstention est une réalité ; elle est moins forte dans le monde rural qui connait les cantons. De plus, les maires des petites communes grâce à leur dévouement et leur disponibilité créent un lien très fort avec leurs citoyens et avec l’élu départemental.

Malgré le flou actuel et dans l’attente du vote définitif sur les compétences du département, pouvez donner quelques orientations ?
Bien sûr ; nous sommes au bout d’un système financier et fiscal ; il faut changer de modèle. En matière d’aide sociale à l’enfance, il faut favoriser le placement en famille ; pour les personnes âgées, favoriser le maintien au domicile.
En ce qui concerne les fonctionnaires territoriaux, je suis favorable à ne pas remplacer tous les départs à la retraite pour arriver à une baisse de 10% des effectifs et à 45 millions d’économie par an. Quant au RSA, l’augmentation de son coût fragilise l’équilibre budgétaire. Ce revenu est indispensable pour les personnes souffrantes, en difficultés mais on doit tendre une main plus imaginative et plus forte pour qu’un plus grand nombre de bénéficiaires trouvent du travail. Pour cela, il ne faut pas mépriser l’entreprise.

Monsieur Lecerf, je vous remercie pour cet échange courtois et direct.

Merci aussi à vous et longue vie à la Gazette de Lille !

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