Alain Cadet raconte….

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Survivre à Lille pendant l’Occupation 1914 – 1918

« Les Boches ont voulu détruire nos intelligences, nos vies, ils ont enlevé nos sœurs et bien des mères… Gloire immortelle, affectueuse et reconnaissante, à la courageuse et loyale Belgique. »

Cette inscription, soigneusement calligraphiée à la craie, et les visages émaciés en disent long sur l’état d’esprit des enseignants et des élèves à cette rentrée 1919 qui a suivi la longue période d’occupation de la ville pendant la Grande Guerre. Ces enfants ont subi quatre années de disette
et de de privations. Ils ont connu le froid et un environnement sanitaire désastreux.
Ce sont des survivants !

Les élèves et les enseignants de l’école Sophie Germain de Lille, septembre 1919. (Philippe Leroux)

A la libération de la ville, Lille qui en 1914 comptait environ 220 000 habitants, en a perdu quasiment la moitié. Durant ces années terribles, on va enregistrer 23 000 décès pour 8500 naissances. L’Allemagne, qui a prévu une guerre courte, n’a pas anticipé la diminution drastique des ressources alimentaires, pour sa population comme pour celle des territoires occupés.

Dès 1915, dans le Nord, on manque de tout ! Les Lillois sont sous-alimentés. Dans ces circonstances, les organismes sont affaiblis et diverses maladies et épidémies se développent : la dysenterie, le choléra, le scorbut, la variole, la
tuberculose… Elles frappent en priorité les personnes âgées et les enfants. Le taux de mortalité a plus que doublé en quatre ans. En 1918, plus de 80% des adolescents lillois ont un poids et une taille inférieurs à la moyenne. L’ingénieur américain Herbert Hoover qui, en 1928, deviendra le 31e président des Etats-Unis, est chargé d’organiser l’aide alimentaire des territoires occupés à travers le Commitee for Relief in Belgium  (CRB). « Il compare ceux-ci à « un vaste camp de concentration dans lequel toute espèce de vie économique est totalement suspendue » ». Le comité américain va pouvoir en liaison avec le  Comité National Belge et le Comité d’alimentation du Nord, créé en avril 1915, subvenir en partie aux besoins de la population des zones occupées. Débarrassés du problème du ravitaillement des civils, les Allemands laissent faire. Après l’entrée en guerre des États-Unis, le CRB sera relayé par le Comité Hispano – Hollandais. Les denrées de première nécessité arrivent au port de Rotterdam et transitent via la Belgique. Elles constituent la plus grande part de l’alimentation des habitants de la ville. 

Carte postale

En 1915, la ration moyenne

d’un lillois est de 1800 calories par jour, alors que pour être en bonne santé, il en faudrait 2200. En 1918, cette ration est descendue à 1500 calories ! Sur le marché privé on peut espérer obtenir deux cents grammes de farine par semaine et par personne si on a de quoi les payer, rien dans le cas contraire ! Sur 150 000 Lillois, seuls 35 000 possèdent des ressources suffisantes pour vivre. Le charbon du chauffage, le tissu des vêtements, le cuir des chaussures… et bien sûr, les médicaments, sont introuvables. Dans cette situation, le marché noir se développe Un œuf qui valait dix centimes en 1914 vaut 2,25 francs en 1918.

Le kilo de jambon passe de 4 à 60 francs en quatre ans. Malgré la mise en place de cuisines populaires, les Lillois restent dramatiquement sous-alimentés. Mais ce travail des comités et des organisations humanitaires préservera en partie les Lillois de la famine et sauveront des milliers de vies.

Des monuments, pour se souvenir

« Lille a payé comme tribut au carnage mondial un chiffre dépassant les 6000 morts. Ils nous disent : « Prenez garde ! Faites que notre sacrifice ne soit pas perdu ! »

Le Grand Hebdomadaire Illustré de la région du Nord de la France, mai 1927.

L’armistice donne le signal d’une ère faste pour les sculpteurs et les marbriers. On invente le « monument aux morts ». Des milliers de morts, civils et militaires appellent un lieu symbolique qui rende hommage aux disparus, permette aux survivants de communier autour de leur mémoire et perpétue pour les siècles le souvenir de cette époque barbare de sacrifices et de douleurs. À Lille, la réflexion sur ces symboles commémoratifs est forcément particulière.  Pour les Lillois, enfermés à l’intérieur de leur ville comme dans une prison, ces quatre années de l’Occupation furent vécues comme une période d’impuissance… voire de honte. L’occupant a tout fait pour étouffer dans la ville,  les valeurs républicaines et le sentiment d’appartenance à la nation.

« Les monuments des Fusillés, des Dix-huit Ponts et de Louise de Bettignies. (Collection particulière) »

Lille voudrait oublier cette période épouvantable : la faim, le froid, les réquisitions, les amendes, les épidémies, le travail forcé, les déportations, les otages, et même, parfois, les exécutions. La ville est à la recherche d’une nouvelle identité rappelant à la fois ses souffrances et sa fierté d’avoir vu l’envahisseur vaincu. Gustave Delory, déporté en Allemagne, et qui vient de récupérer son fauteuil de maire, décide d’un ambitieux programme de quatre monuments à la mémoire des victimes de la guerre et des héros lillois auxquels s’ajouteront la statue du jeune résistant, Léon Trulin, en 1934 et, en 1936, celui, unique en France, qui honore la mémoire des 20 000 pigeons voyageurs, morts malgré eux pour la patrie, pendant la grande guerre.

Le monument principal est érigé sur la place Rihour dégagée par le dramatique incendie de l’Hôtel de ville de 1916. Dédié aux militaires disparus mais surtout aux otages, la Ville de Lille choisit une inscription qui a pu paraître curieuse à l’époque mais qui nous semble aujourd’hui incroyablement moderne : « Aux Lillois, soldats et civils (….) morts pour la Paix ». Le monument sera inauguré le 22 mai 1927 par Roger Salangro qui a succédé à Gustave Delory en 1925. Le programme principal de ces monuments sera rondement mené par le nouveau maire. Le 13 novembre 1927 on inaugure le monument dédié à Louise de Bettignies, morte en captivité en 1918, et dont le réseau de résistance renseignait les Anglais. Puis, le 31 mars 1929, le monument des fusillés dédié à Eugène Jacquet et aux membres de son réseau Ernest Deceunynck, Georges Maertens et Silvère Verhulst – est établi au bord de l’Esplanade. Enfin, le seul monument dédié uniquement aux civils, celui des Dix-huit Ponts, en souvenir de l’explosion du bastion qui fit plus de 130 morts, dont la plupart étaient des habitants du quartier Moulins, est inauguré le 13 octobre 1929.

Aujourd’hui, les événements mémoriels ont lieu presque exclusivement devant le monument de la place Rihour mais, en janvier 2016, pour commémorer le centenaire de la tragique explosion, une cérémonie émouvante présidée par Martine Aubry, maire de Lille, s’est déroulée face au monument du quartier Moulins.

Pour aller plus loin : Lille occupée, 1914 – 1918, Alain Cadet, Éditions Lumières de Lille, novembre 2018.